Nous ne devons pas laisser l’Université Laurentienne couler

Elizabeth May (Saanich—Gulf Islands)
2021-04-14 23:12

Madame la Présidente, c’est un honneur pour moi de prendre part au débat de ce soir. Je tiens à remercier mes collègues du Nouveau Parti démocratique d’avoir demandé la tenue de ce débat d’urgence. Je suis absolument d’accord: il s’agit bien d’une urgence. Je m’adresse aux députés depuis le territoire traditionnel des Premières Nations WSANEC, que je salue d’ailleurs.
[La députée s’exprime en SENCOTEN]
[Traduction]

Ce soir, il est important de nous rappeler que nous parlons d’une université qui offre des programmes en anglais, en français et en langues autochtones.

Je souhaite d’abord analyser l’état de crise généralisée que connaît l’éducation postsecondaire au Canada avant de m’attarder plus particulièrement sur l’Université Laurentienne. J’espère être en mesure d’offrir quelques suggestions utiles.

En 2005, Jane Jacobs, l’un des plus brillants esprits du Canada, a publié son dernier ouvrage, intitulé Retour à l’âge des ténèbres. Elle y traite des menaces qui pèsent sur cinq grands piliers de la civilisation et de la culture, qui, selon elle, sont attaqués de toutes parts. Les piliers en question sont la famille, la communauté, la science, le système fiscal adéquat et l’éducation.

Elle affirme que l’éducation postsecondaire est menacée, car on cherche à la traiter comme l’objet d’une vulgaire transaction. Nous délaissons l’éducation qui vise à développer notre esprit et à découvrir qui nous sommes réellement et quels sont nos talents. Nous l’échangeons pour ce qu’elle décrit comme une « attestation ». Si on a l’argent, on obtient son billet: comme l’explique Jane Jacobs, selon cette logique, les jeunes sont de plus en plus perçus comme des consommateurs d’une expérience intellectuelle qui s’appauvrit, où les classes deviennent de plus en plus surchargées et les échanges entre les étudiants et leurs professeurs s’amenuisent.

Cela a rendu les finances des universités plus incertaines. On constate que les universités dépendent de plus en plus des grandes entreprises, certaines étrangères, d’autres canadiennes, avec des chaires dans tel ou tel domaine.

Lorsque j’enseignais à l’Université Dalhousie, on avait du mal à imaginer que les professeurs travaillant sur les menaces que les tests sismiques font peser sur les mammifères marins iraient loin vu les sommes considérables versées par Shell pour gérer une chaire sur le développement du pétrole et du gaz en mer. Les méthodes de financement faisaient en sorte de rendre exclusives les recherches menées par les universités et les informations obtenues au cours de celles-ci devenaient soudain la propriété des sociétés qui financent les universités. Ces tendances sont dangereuses.

Par ailleurs, les universités sont de plus en plus envahies par une administration vouée à la collecte de fonds. C’est désormais une mode. Que veulent les gens riches? Ils veulent donner de l’argent pour qu’un bâtiment porte leur nom. On n’entend pas que la titularisation de certains professeurs découle de dons offerts par des personnes fortunées. Aussi pernicieuses qu’elles soient, ces tendances se généralisent malheureusement au Canada.

Comme je l’ai mentionné dans une question précédente à la députée de London—Fanshawe, le gouvernement fédéral verse des milliards de dollars pour que les provinces puissent financer leurs universités et établissements d’enseignement postsecondaire, mais nous ne savons pas où va réellement cet argent. Les tendances sont peu encourageantes et, comme je l’ai dit, Jane Jacobs relevait déjà le phénomène en 2005.

Nous constatons ainsi que certains de ces travailleurs sont mal payés au Canada ou que les nouveaux titulaires de doctorat sont exploités, qu’ils n’obtiennent jamais de poste menant à la permanence, mais qu’ils enseignent à temps partiel et sont de simples chargés de cours. Les possibilités offertes aux étudiants sont de plus en plus réduites, et les frais de scolarité et la dette des étudiants augmentent. À mon avis, toute cette accumulation d’erreurs financières et cette incapacité à soutenir adéquatement l’éducation postsecondaire constituent une crise nationale.

Je veux maintenant parler de l’Université Laurentienne, qui fait l’objet du débat de ce soir. Elle est située à Sudbury, une merveilleuse collectivité. J’ai eu l’honneur d’y donner des conférences à quelques reprises au fil des ans. On disait de Sudbury qu’elle ressemblait à un paysage lunaire, mais elle s’est ensuite transformée en un environnement écologique et durable. L’Université Laurentienne et les recherches menées notamment à l’Unité conjointe d’écologie d’eau douce font partie intégrante de cette histoire, tout comme ce qui se passe au chapitre de l’éducation francophone et autochtone. Ce soir, je veux parler des étudiants, car nous n’avons pas entendu leurs voix.

Kristen Lavallee, une amie de ma fille qui étudie à l’Université Laurentienne, a rédigé une lettre qui a été publiée dans le journal local. Elle écrit que les gens responsables des erreurs financières qui ont mené l’université à se placer sous la protection de la loi sur la faillite doivent être tenus de rendre des comptes, car les étudiants traversent actuellement une période extrêmement stressante. Voici ce qu’elle dit:

Nous, étudiants, méritons qu’on nous dise clairement quels sont nos choix afin que nous puissions poursuivre notre éducation. L’Université Laurentienne est un établissement d’enseignement financé par les deniers publics qui devrait recevoir le soutien des gouvernements provincial et fédéral. Pourtant, le personnel, le corps professoral et les étudiants font les frais des décisions irresponsables d’une poignée d’administrateurs.

Il est important que les responsables de la crise financière de l’Université Laurentienne soient tenus de rendre des comptes.

Par ailleurs, la sénatrice Moncion a indiqué très clairement qu’il s’agissait de droits constitutionnels et que ceux-ci devaient être protégés. Elle a dit: « Le respect de ces droits exige des institutions solides. Les tribunaux canadiens reconnaissent depuis longtemps l’importance de maintenir des institutions fortes pour protéger la langue et la culture des minorités linguistiques de langues officielles. L’égalité réelle le requiert. »

La situation dans laquelle se trouve l’Université Laurentienne n’est toutefois pas unique et témoigne d’un sous-financement chronique des établissements postsecondaires qui servent entièrement ou en partie les communautés de langue officielle en situation minoritaire partout au Canada. Le cas de l’Université Laurentienne sonne l’alarme puisque cette situation de sous financement menace les droits constitutionnels des communautés. Il est très important de souligner qu’il ne s’agit pas ici d’un petit problème; le gouvernement fédéral doit faire preuve d’une grande créativité pour reprendre le contrôle de la situation et s’excuser d’avoir laissé une université financée par l’État se prévaloir de la protection en cas d’insolvabilité qui s’applique normalement aux entreprises privées.

Je veux dire aussi en français que nous avons maintenant une crise des minorités francophones de l’Ontario, mais également dans tout le Canada. La suppression des programmes d’études au sein de l’Université Laurentienne et, plus particulièrement, le traitement reçu par les programmes francophones est une attaque à la vitalité de la langue française en situation minoritaire. Je vais clairement dire que nous devons maintenant faire quelque chose, et ce, de manière différente.

Pour protéger cette université, le gouvernement doit présenter ses excuses à la province. Il s’agit normalement d’une compétence provinciale, mais des droits protégés par la Constitution sont en jeu.

Parmi les mauvaises décisions de gestion de l’université, mentionnons la manie de vouloir toujours lancer des projets de construction. Les dépenses excessives sont la cause la plus probable des déboires financiers de l’université. Je suis d’accord avec les étudiants et l’association des professeurs. Je tiens à leur dire ainsi qu’aux 110 professeurs de l’Université Laurentienne qui ont perdu leur poste que c’est une injustice qui est reconnue comme telle par les députés et que nous allons nous battre pour eux.

Nous allons exiger qu’un nouveau paragraphe soit rédigé immédiatement et ajouté au budget qui sera présenté lundi prochain afin que les programmes de formation de sages-femmes, de langues autochtones, d’études environnementales, de philosophie et de théâtre de l’Université Laurentienne soient maintenus et que l’université elle-même survive. Elle est comme le canari dans la mine de charbon qu’est notre système d’éducation. Nous allons nous battre pour elle.