Elizabeth May : Monsieur le Président, je suis honorée de prendre part au débat sur la motion dont nous sommes saisis aujourd’hui, qui propose de prolonger la mission en Irak pour les 12 prochains mois et de l’étendre jusqu’en Syrie.
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Je tiens d’abord à vous remercier de vos paroles, monsieur le Président. Il serait assurément malheureux que la discussion prenne le même tour irrespectueux que durant la période des questions et que les deux côtés de la Chambre se mettent à chahuter et à se manquer de respect.
Il est question d’envoyer les Forces canadiennes participer pour une période supplémentaire de 12 mois à une mission encore plus dangereuse que jusqu’à maintenant. Nous, des deux côtés de la Chambre, devrions être en mesure d’en discuter comme des adultes, avec respect et sérieux, ce qui aiderait les Canadiens à former leur propre opinion sur ce que le Canada devrait faire.
Je pense qu’aucun député n’est d’avis que le Canada devrait rester passif. Aucun d’entre nous ne sous-estime la menace que pose l’EIIL ou l’EIIS. Les deux noms sont employés, mais, à bien des égards, l’État islamique en Irak et au Levant est une force plus dangereuse que ce que nous avons vu jusqu’à présent. Ses représentants prétendent qu’ils peuvent établir leur propre périmètre, proclamer eux-mêmes leur souveraineté et leur califat.
Ils se sont montrés excessivement cruels et sadiques, et ils troublent la conscience du monde. Ils appliquent une interprétation extrémiste de l’islam du IXe siècle et représentent une force très dangereuse. Je pense que personne à la Chambre des communes ne le nie.
Il faut donc s’interroger sur la meilleure façon pour le Canada d’affaiblir l’EIIL, comme l’indique le libellé de la motion, afin de lutter contre les nombreuses bandes de brutes criminelles partout dans le monde. En 2001, je ne pense pas que qui que ce soit en Amérique du Nord aurait imaginé qu’il y aurait un groupe pire qu’Al-Qaïda. Le réseau Al-Qaïda exerce toujours son influence et est derrière les attentats survenus à Paris. Il y a Boko Haram qui kidnappe d’innocentes écolières au Nigeria. D’autres groupes encore non identifiés pourraient apparaître.
Nous devrions discuter de ce que nous, en tant que communauté de pays occidentaux, pouvons faire pour contrer le mieux possible la menace générale que représentent les organisations terroristes partout dans le monde. L’une des façons d’y arriver, c’est évidemment en s’assurant que l’Occident ne semble pas être en guerre contre l’Islam. Lorsqu’on parle de l’Occident contre l’Islam, on lance un cri de ralliement dans la propagande.
Des voix : Oh, oh!
Elizabeth May : J’aimerais que les députés d’en face ne fassent pas de chahut. J’essaie de parler avec respect. Je ne les ai jamais chahutés.
Nous devons prendre garde de ne pas alimenter la propagande et les arguments de ces gens que nous voulons neutraliser. Cela dit, passons maintenant à la mission proposée.
Je veux prendre un instant pour faire l’éloge du gouvernement conservateur, pour l’aide humanitaire que nous avons donnée jusqu’à maintenant. Je l’aurais dit mardi matin si on m’avait permis de prendre la parole. J’étais contente d’entendre le premier ministre dire que nous nourrissons des enfants en Irak et que nous aidons des gens qui vivent une misère insupportable. Nous devons cependant en faire beaucoup plus sur le plan humanitaire. J’y reviendrai plus tard.
La motion propose de prolonger de 12 mois les bombardements en Irak, où nous sommes allés à la demande du gouvernement de l’Irak, mais aussi d’étendre la portée de ces bombardements jusqu’en Syrie. Je veux faire porter la plus grande partie de ma brève intervention sur les effets qu’aurait cette mission sur la Syrie, et sur les grands périls qu’elle comporterait.
Mon intervention d’octobre dernier sur l’idée de procéder à des bombardements en Irak avait pour thème que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Le Canada a l’habitude d’être plein de bonnes intentions. Bien sûr, je ne veux dénigrer aucune des intentions du gouvernement conservateur à cet égard.
Toutefois, nous avions de bonnes intentions quand nous sommes allés en Libye. Nous étions pleins de bonnes intentions en affirmant que nous y étions parce que nous avions la responsabilité de protéger la population civile contre le brutal dictateur Mouammar Kadhafi. Mais nous avons ensuite changé notre discours et dit que nous n’étions pas vraiment là dans le but de protéger, que nous n’accepterions pas de proposition de cessez-le-feu et ne participerions pas à des pourparlers de paix tant que Kadhafi serait au pouvoir.
Je me souviens que John Baird avait dit — et je peux le nommer puisqu’il ne siège plus à la Chambre — que nous ne savions pas qui remplacerait Kadhafi, mais que nous pouvions être sûrs d’une chose: rien ne pouvait être pire que Kadhafi.
Nous avons raté notre chance. C’est pour cette raison que j’étais la seule députée à voter contre la poursuite des bombardements en Libye. J’ai voté contre, car je savais qu’il y avait des membres d’Al-Qaïda parmi les forces rebelles à qui nous reconnaissions le droit légitime de gouverner le pays. Il était à mon sens inévitable que les vastes arsenaux contrôlés par Mouammar Kadhafi en Libye se retrouvent entre les mains d’extrémistes et de terroristes. On a d’ailleurs confirmé que ces armes sont en possession de l’EIIS.
Nous sommes intervenus en Libye, et je pense qu’il ne fait aucun doute que nous avons beaucoup aggravé la situation. Cela dit, il ne fait aucun doute que nos intentions étaient bonnes.
Passons maintenant à la Syrie. Nous fermons les yeux sur les souffrances des Syriens depuis bien trop longtemps. Nous avons permis à une brute meurtrière, Bachar al-Assad, d’assassiner ses compatriotes. Nous lui avons laissé le champ libre pendant quatre ans. Depuis le printemps arabe de 2011, nous faisons la sourde oreille aux appels des forces rebelles de la Syrie et de ceux qui souhaitent se débarrasser de Bachar al-Assad. Selon de récentes estimations, le nombre de réfugiés syriens se chiffre maintenant à 4 millions, et celui des Syriens assassinés par Bachar al-Assad, à 220 000.
Pourquoi ne sommes-nous pas allés en Syrie? Nous avions la permission du Conseil de sécurité de l’ONU d’aller en Libye, parce que nous avions la responsabilité de protéger. Cependant, lorsque le fondement de notre mission est passé de la responsabilité de protéger au renversement du régime, nous avons à jamais perdu la capacité d’obtenir le soutien de la Russie et de la Chine pour aller en Syrie et y protéger les civils au nom du principe de la responsabilité de protéger.
Je ne jette pas le blâme sur les pays limitrophes qui doivent assumer le fardeau de s’occuper de 4 millions de réfugiés. Les populations du Liban, de la Jordanie et de la Turquie ressentent les effets de la prise en charge des réfugiés qui ont essayé de fuir Bachar al-Assad. Nous souhaitons maintenant aller en Syrie. Pourquoi? Nous disons que c’est parce que l’EIIS s’y trouve.
C’est évident que l’EIIS s’y trouve.
Il y a quelques années, nous avons vu des républicains américains se faire prendre en photo avec des combattants de l’EIIS, qui étaient du bon côté, parce que c’étaient des forces rebelles opposées à Bachar al-Assad. Nous croyons maintenant que les combattants de l’EIIS constituent une menace mondiale, et nous souhaitons aller en Syrie. Par contre, nous le ferons sans avoir de notre côté une autorisation officielle ou le droit international. Nous devrons espérer que Bachar al-Assad voit d’un bon oeil nos interventions; autrement, les forces syriennes pourraient abattre des appareils canadiens.
Nous savons maintenant, d’après l’information fournie par le ministre de la Défense nationale, et je le crois sur parole, que les combattants de l’EIIS n’ont pas de missiles antiaériens. Mais qu’en est-il des forces syriennes? Elles viennent d’abattre un drone américain.
Bien sûr, nous ne voulons pas demander la permission de Bachar al-Assad, parce que cela montrerait bien clairement que nos premiers efforts d’intervention dans cette crise qu’est la guerre civile en Syrie auraient inévitablement pour effet net d’aider Bachar al-Assad. Nous ne voulons pas admettre que, si nous réussissons notre coup en Syrie, nous renforcerons l’emprise de Bachar al-Assad en éliminant une force certes épouvantable, mais qui se trouve aussi à être contre le régime al-Assad.
Au regard de ce qui précède, j’espère que tout le monde aura compris — et j’entends par là aussi bien les téléspectateurs que les députés — que la situation qui nous attend en Syrie est, pour le moins, compliquée. Les objectifs sont contradictoires. Les possibilités de dérapage sont presque infinies. Nous allons envoyer des avions de chasse canadiens dans un endroit éloigné, sans l’aval du gouvernement de la région, comme nous le faisons actuellement en Irak, et nous allons intervenir dans une zone de guerre marquée par la violence sectaire.
Nous savons que le Hezbollah et l’Iran appuient Bachar al-Assad. Nous savons que certains groupes faisant partie des forces rebelles cherchent légitimement à entreprendre une transition vers la démocratie, mais nous ne sommes pas intervenus pour empêcher la boucherie qui a lieu en Syrie. Maintenant, drapé dans une attitude de rectitude morale, le gouvernement pense que nous pouvons aller bombarder la Syrie sans que les choses ne tournent mal.
Je vais rependre les propos de Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nations Unies, quant au meilleur moyen de vaincre le terrorisme dans cette région. Comme il l’a dit, le meilleur moyen — et la plus grande menace qui pèse sur le terrorisme — ne sont pas les missiles, mais une stratégie d’inclusion politique. Nous devrions faire bien davantage pour que les pays de cette région, qui sont eux-mêmes menacés par l’EIIL, s’en prennent à ce groupe.
Je salue les efforts qui sont déployés sur le plan humanitaire, mais il faut faire beaucoup plus pour aider les quatre millions de réfugiés syriens. Il y a beaucoup à faire pour mettre un frein à l’approvisionnement en armes de l’EIIL. Il faut faire bien davantage pour juguler le financement de ces groupes terroristes. L’ensemble des pays qui prennent au sérieux la menace terroriste devraient travailler à mettre fin à la menace que constituent Boko Haram, Al-Qaïda, l’EIIL et les groupes de brutes criminelles dont les organisations ne sont pas encore connues.
Ce n’est pas ce que fait cette mission.