S’il y a une critique facile sur laquelle se rabattent les médias entourant le mouvement des indignés qui occupent les villes, c’est bien qu’il ne présente aucune série de demandes cohérentes, qu’il n’a aucun chef apparent ni aucune organisation clairement définie. Pour les commentateurs canadiens, y compris les représentants du gouvernement comme le ministre des Finances Jim Flaherty, le commentaire paresseux qui enfonce le clou est sans doute celui-ci (reformulation) : « Le Mouvement est peut-être légitime aux États‑Unis, où les disparités sont évidentes, mais notre société n’est pas inéquitable. La grogne des 99 % contre le 1 % ne s’applique pas chez nous. »
Une grande part de ce que nous connaissons sous la grande bannière du mouvement des indignés – avec ses manifestations locales dont #occupywallstreet, #occupylondon, #occuponsmontreal, #occuponsquebec, #occupyottawa, et ainsi de suite – me rappelle un discours puissant que j’ai entendu à l’automne 2001. Cela se passait à peine quelques semaines après les attaques terroristes contre les tours jumelles du World Trade Centre et le Pentagone ainsi que le détournement d’un avion civil. J’avais été invitée à présenter une conférence au Réseau des subventionneurs en environnement du Michigan. L’invitation faite par ce groupe de fondations étatsuniennes très influent était quelque peu inhabituelle, puisque les subventionneurs rechignent à inviter les bénéficiaires de leur générosité (comme le Sierra Club du Canada) à s’asseoir à leur table. J’ai reçu des directives très claires suivant lesquelles je ne pouvais pas demander de soutien pendant le banquet, mais quoi qu’il en soit, on m’a demandé de parler de questions transfrontalières (Canada-États-Unis).
Mon voyage là-bas fut très intéressant surtout parce qu’il m’a permis d’entendre le conférencier d’honneur, Bill Moyers, un privilège qui est loin d’être donné à tout le monde. Moyers était à vif depuis les événements du 11 septembre et la réaction de l’administration Bush. Il a entamé son discours en soulignant que les héros du 11 septembre travaillaient tous dans la fonction publique; il a rappelé que, malgré les décennies passées à louanger le secteur privé et à bouder le secteur public (le mantra hérité de l’ère Reagan-Thatcher), en temps de crise, c’était le secteur de la santé publique, les pompiers et les policiers qui risquaient leur vie et étaient dignes de nos louanges, comme aujourd’hui.
Il a passé au peigne fin la réaction de l’administration de George Bush aux événements du 11 septembre pour démontrer comment elle avait élargi la liste d’avantages accordés aux plus nantis. En effet, les impôts sur l’avoir des très riches ont été réduits pour stimuler l’économie, fortement ébranlée par les attaques (comme si des preuves avaient existé pour confirmer qu’une telle approche était bénéfique, sinon pour aider les très riches à devenir encore plus riches). Pendant ce temps, on demandait au peuple américain d’acheter plus d’autos; je l’ai vu moi-même au téléjournal. Mais je n’avais pas réalisé que, comme le dit si bien Moyers, « les déductions pour les trois dîners cocktail étaient de retour. » Bien entendu, Naomi Klein n’avait pas encore écrit Shock Doctrine, mais si ça avait été le cas, j’aurais sans doute pensé « ah oui, voilà comment ils font. »
La colère de Moyers a atteint son paroxysme lorsqu’il a dit (et ses mots sont gravés dans ma mémoire) : « Ces gars-là savent que le sacrifice est l’affaire du petit peuple; la guerre des classes s’est jouée au cours de la dernière décennie, et il y a longtemps qu’ils se sont déclarés gagnants. »
Depuis ce jour, l’avarice du 1 % n’a fait qu’empirer. L’économie « de casino », aussi appelée « capitalisme de casino », a favorisé la création d’activités économiques fictives pour créer de l’argent à partir de rien, du néant – l’achat et la vente de mauvaises créances sur papier nécessitent peu ou pas de capitaux propres; la création de dérivés tous plus intéressants les uns que les autres; les fonds spéculatifs. Le pire exemple est sans doute celui de Goldman Sachs, qui incite ses clients à acheter des investissements, tandis que Goldman Sachs mise ses propres fonds sur l’effondrement de ces mêmes investissements. Dans un discours prononcé jeudi dans le parc Zuccotti de New York, avant son arrestation, l’ancien journaliste au New York Times, Christopher Hedges, raconte comment Goldman Sachs continue de faire main basse sur le trésor public :
[Traduction]
« Goldman Sachs, qui a reçu plus de subventions et une plus grande part des fonds prévus au plan de sauvetage que n’importe quelle autre maison de courtage parce que la Réserve fédérale américaine l’a autorisée à devenir une société de portefeuille bancaire au vu de la « situation d’urgence », s’est accaparé les milliards de dollars provenant des contribuables pour s’enrichir puis récompenser ses hauts dirigeants. En effet, ses cadres supérieurs ont reçu des primes à la hauteur de 18 milliards de dollars en 2009, de 16 milliards en 2010 et de 10 milliards en 2011. Ces transferts de richesse massifs vers le haut par les administrations Bush et Obama, aujourd’hui estimés entre 13 et 14 billions de dollars, ont été empochés par ces mêmes personnes qui s’étaient rendues coupables de diverses fraudes et autres activités criminelles au lieu de servir à aider les victimes ayant perdu leur emploi, leurs économies et, souvent, leur maison. » [http://www.nationofchange.org/ – en anglais seulement]
En effet, les abus étaient bien pires aux États-Unis, mais nos banques et le gouvernement Harper n’y étaient pour rien. Quand nos banques ont voulu fusionner et investir le marché mondial, le gouvernement libéral précédent et l’ancien ministre des Finances Paul Martin ont refusé, déchaînant la colère du milieu des affaires et des banques.
Quoi qu’il en soit, le fossé entre les riches et les pauvres ne cesse de s’agrandir au Canada, et ce, encore plus rapidement qu’aux États-Unis. Des analyses solides et bien étoffées, comme Spirit Level: Why greater equality makes societies stronger (Wilkinson and Pickett, Bloomsbury Press, 2009), révèlent que les sociétés les plus dynamiques et les plus résilientes sont celles où la classe moyenne est la plus forte et où l’écart entre riches et pauvres est le moins prononcé. Pourtant, l’attitude de compassion représentée par le filet social du Canada est érodée presque quotidiennement.
Ce fossé de plus en plus profond ne constitue pourtant que la pointe émergée de l’iceberg des raisons pour lesquelles le mouvement des indignés qui occupe nos villes est important. Dès que les villes se lassent des campements, la pression monte pour tenter de disperser les manifestants. On constate avec ironie que c’est la présence des itinérants et des personnes atteintes de troubles mentaux ou dépendantes des drogues ou de l’alcool qui pose les plus gros défis aux manifestants. Les manifestants d’Occupons Ottawa ont parlé ouvertement des défis posés par les itinérants qui rejoignent leur campement, attirés par les repas gratuits et le répit qu’il procure contre les préjudices de la société. Le décès d’une itinérante au campement de Vancouver dénote l’urgence d’assurer la sécurité des manifestations plutôt que d’y mettre fin.
Nous faisons tous partie de ce 1 % lorsqu’il est question des richesses de notre planète, lorsque la consommation devient plus importante que notre propre survie. L’économiste David Korten a qualifié ce conflit de « lutte entre la vie et l’argent. » La crise climatique est alimentée par les mêmes éléments aveugles fermement convaincus que NASDAQ et Dow Jones sont des mesures précieuses. Si, comme l’affirme une majorité de scientifiques, nous perturbons le climat mondial au point de menacer l’avenir de nos enfants, à quoi cela peut-il bien servir d’investir dans un bon portefeuille? Si vous n’avez pas de repères religieux, alors pardonnez-moi et acceptez ces quelques paroles bibliques comme une provocation de l’esprit : « Et que sert-il à un homme de gagner tout le monde, s’il perd son âme? »
Bien entendu, le mouvement des indignés se situe à l’extérieur des dogmes politiques et n’a pas de chef. Et pourquoi en serait-il autrement? Les soi-disant chefs ont tous succombé à la grande escroquerie du siècle – la soi-disant croissance économique mondiale.
Si nous parlions en ces termes, les grands prêtres de l’économie, que ce soit Harper, Obama ou Cameron, nous accuseraient d’hérésie. Ainsi, les indignés se rassemblent dans des campements en une sorte d’affiliation libre pour articuler un message, pour dénoncer la pourriture qui sévit au cœur même de notre belle et grande société moderne, pour nous prévenir que nous sommes involontairement engagés sur la voie d’un suicide collectif mondial.
Personne ne veut être le premier à dire : « Excusez-moi, mais cet asile est-il dirigé par des fous? Pouvons-nous enfin avoir une économie dynamique, avec un capitalisme et des bénéfices d’entreprise qui servent les intérêts des collectivités et respectent les directives énoncées par des gouvernements démocratiquement élus? »
Laissons les verts être les premiers à le dire. Laissons nos politiques éclairer la lanterne de ceux et celles qui sont prêts à combattre les menaces qui pèsent sur notre avenir avec lucidité et sans peur. #Occuponsnotreavenir. Amenez vos tentes.